Natalie West, de Me Too à We Too

«Nous vous demandons de résister à l’envie d’utiliser nos histoires comme preuves de la nécessité de criminaliser notre métier.»

Par Natalia Wysocka

Me too. Moi aussi. En 2017, pendant que ce mot-clic déferlait sur les réseaux sociaux, Natalie West se souvient avoir été assise à son clavier. Comme immobilisée. Incapable d’envoyer quoi que ce soit sur son #moiaussi à elle. «J’essayais de trouver comment partager des choses qui m’étaient arrivées au travail, au donjon, se remémore la dominatrice professionnelle. Mais je n’ai jamais réussi à tweeter.»

Trop complexe, trop risqué. Parce que, tandis que la planète entière semblait dire moi aussi, une décennie après que la militante américaine Tarana Burke ait donné naissance à cette campagne, certaines personnes semblaient également dire: moi aussi. Mais pas toi. Ni toi. Ni toi non plus. Parce que ton métier. Parce que toi, ce n’est pas pareil. 

Comment, pas pareil? Préoccupée par la question, Natalie West a fini par écrire sur le sujet pour Salon. Paru en mars 2018, son article portait un titre hautement évocateur: I Tell Men No For a Living: What a Dominatrix Knows About #MeToo.

Ce qu’elle savait? «Que tandis que je jouais le rôle d’une femme qui dit non, on attendait de moi qu’éventuellement, je dise oui.» 

Elle savait aussi que ceux qui affirmaient que Harvey Weinstein (ou Louis C.K. ou tant d’autres agresseurs encore) «aurait dû engager une travailleuse du sexe plutôt que de s’en prendre à ces femmes» ignoraient de façon éhontée le fait que, dans ces cas-là, ce n’est absolument pas de rapport sexuel qu’il était question. Mais bien de pouvoir, d’abus, de violence. Et qu’une personne ne peut, ne doit, jamais servir de bouclier pour une autre. 

Ce qu’elle savait après avoir publié ce texte? Qu’elle n’était pas seule. «Beaucoup de travailleuses du sexe m’ont remerciée d’avoir écrit ce qu’elles n’avaient pas eu l’espace pour dire», nous confie-t-elle.

C’est cet espace qu’elle a souhaité créer avec We Too: Essays on Sex Work and Survival. Là où les personnes concernées - escortes, travailleuses du sexe oeuvrant dans la rue, interprètes de films pornographiques, camgirls, strip-teaseuses - pourraient parler d’incidents encourus au travail sans avoir peur de se faire répondre: «Ben là. C’est de ta faute. C’est le propre de ton industrie.» En parler sans devoir «légitimer cette profession à des politiciens, à des tenants du féminisme mainstream, à certaines célébrités qui parlent encore en notre nom».

Ces célébrités… Elles sont mentionnées au passage dans We Too. Principalement dans When She Says Women, She Does Not Mean Me. Un essai si bien écrit dans lequel Lorelei Lee met en opposition les voix de femmes militant pour l’abolition du travail du sexe - Dorchen Leidholdt, Andrea Dworkin, Catharine MacKinnon - à sa propre voix. Où elle confronte leurs propos tranchés à son expérience personnelle. 

Ainsi, l’écrivaine rappelle avec peine qu’Ashley Judd, l’une des actrices ayant dénoncé Weinstein, s’est élevée contre les travailleuses du sexe, affirmant que, de par leur profession, elles subissent toutes «une invasion du corps» perpétuelle. «Je suis fâchée de ne pas pouvoir parler de la violence que j’ai subie sans pousser des femmes qui clament être mes “alliées” à me dépeindre comme un objet», souligne Lorelei Lee. Fâchée de voir des femmes se battre pour les victimes - mais pas pour toutes.

La conclusion de son essai frappe fort, fort, fort: «Ashley Judd dit qu’il faut écouter les femmes. Et quand elle dit “les femmes”, je sais qu’elle ne parle pas de moi.»

«Là, soudain, les gens nous croient»

Coédité par l'animatrice et journaliste Tina Horn, We Too est le fruit de multiples années de travail. Car écrire sur ces questions mérite du temps. De la réflexion. De la mise en contexte. Les témoignages regroupés par sections - La stigmatisation, L’état, Le lieu de travail, La famille, La survie, La guérison - racontent la multiplicité des perspectives. L’éventail des expériences. Dont celle de la réalisatrice et actrice de films pour adultes Lina Bembe qui défend son droit de dire qu’elle a eu une mauvaise journée sans risquer de se faire répondre: «Change de job.»   

Au fil des témoignages, il est question de ces compagnies qui affirment faire de la porno féministe seulement pour traiter les interprètes avec encore plus de mépris que la porno dite mainstream. Il est question de ces policiers qui font semblant d’être des clients soi-disant pour aider, mais pour, en réalité, bafouer toutes les règles de la décence. Il est question de ces gens qui disent vouloir sauver, mais qui ne font que détruire des vies et séparer des mères de leurs enfants. Il est question aussi de réalisatrices abusives, de clients agressifs. Il est question de la complexité inouïe d’une industrie rendue d’autant plus complexe par le mépris médiatique, par l’incompréhension, par le refus de vouloir comprendre, discuter, écouter. 

Le terme «sex work», même, est perçu ici de multiples façons. «Ce mot regroupe une multitude d’actes apportant des degrés différents de vulnérabilité face à la police et au système de justice, analyse Natalie West. Que ce soit les industries stigmatisées, mais légales, comme la pornographie et la danse érotique, ou celles qui sont à la fois méprisées et criminalisées.»

Comme le remarquait récemment l’éditrice au podcast Sex Out Loud, de Tristan Taormino: «Il n’y a pas de “vente en gros du consentement” quand on est dans une session avec un client. Les travailleuses du sexe ont des limites. Elles ont le droit de dire “j’ai donné le feu vert à certaines activités et pas à d’autres”. Comme dans tous les autres métiers.»

«Pour tous ses défauts, je pense qu’un point positif que le mouvement metoo a amené, c’est de montrer que nous étions plusieurs à traverser les mêmes épreuves. Malheureusement, nous vivons dans un monde où les expériences des personnes marginalisées ne sont pas vues comme étant valides ou légitimes tant qu’il n’y a pas un déferlement de voix. Tant que d’autres ne disent pas: ça m’est arrivé. Là, soudain, les gens nous croient.»

En introduction de We Too, du reste, un rappel: «Ce recueil n’existe pas pour convaincre ceux qui ne travaillent pas dans l’industrie que nous méritons tous d’être traités avec compassion. Nous avons écrit à l’adresse de ceux qui nous ont refusé notre humanité pendant beaucoup trop longtemps déjà.»

Si Natalie West écrit, c’est pour créer un sentiment de… de «we too», en fait. Il a fallu un moment avant qu’elle réussisse à rédiger son introduction. À trouver comment la cadrer par rapport aux autres. «J’ai lu les autres témoignages qui parlaient de photographes au comportement prédateur, de limites transgressées de façon perfide. D’actes de violence qui ne correspondaient pas forcément à ce que l’on imagine quand on parle de harcèlement sexuel ou d’abus au travail. J’ai dit: “Wow, fuck, ça m’est arrivé à moi aussi.”»

L’histoire que Natalie West relate en est une qui est présentée de différentes façons par plusieurs personnes dans ce livre, soit «ce qui m’a menée à faire ce travail».

La sienne? Celle de son entrée dans le BDSM professionnel.  «Alors que je ne connaissais pas nécessairement les dessous du métier, ajoute-t-elle. J’ai rencontré quelqu’un qui prétendait pouvoir me les enseigner. Qui déclarait avoir du pouvoir dans l’industrie.»

Elle étudie alors à Los Angeles, où elle réside toujours. Travaille au salaire minimum comme barista. Rencontre une femme qui deviendra son amoureuse. Et qui est dominatrice professionnelle. «Peut-être que moi aussi, je pourrais faire ça?» pense-t-elle. 

Le meilleur ami de sa blonde est photographe. Spécialisé en fétiches. Il va la coacher. Lui indiquer comment enfiler une longue perruque blonde de reine de beauté texane. Il lui promet qu’elle va faire des sous. Il lui promet plus tard qu’il va détruire sa vie. 

En s’ouvrant sur ce passage sombre de son parcours, comme en présentant celui de ses collègues, l’éditrice précise qu’elle voulait sortir des clichés extrêmes, soit celui de la «travailleuse du sexe perpétuellement heureuse» ou de la «victime attendant le salut».

Elle voulait aussi que ces témoignages, qui paraissent chez Feminist Press, soient lus par un plus grand public. Même si, estime-t-elle, cela constitue «un risque». De récupération pour une mauvaise cause, par exemple. «Pendant des années, nos histoires ont été placées dans des zines, racontées dans nos propres cercles. Mais si nous voulons changer les mouvements féministes mainstream, nous devons faire en sorte que nos histoires se retrouvent entre leurs mains.»

D’emblée, elle prévient le lecteur de ce qui s’en vient, et le prie d’y réfléchir en nuances.

«Vous allez entendre parler de violation des droits du travail, d’abus sexuels et de journées merdiques avec des patrons merdiques dans des clubs merdiques sur des plateaux pornographiques merdiques. Nous vous demandons de résister à l’envie d’utiliser nos histoires comme preuves de la nécessité de criminaliser notre métier.»

Dans Whores at the End of the World, Sonya Aragon décortique la question du labeur en temps de Covid. Et de distanciation sociale. «Qui a le privilège de la respecter? se demande Natalie West. Ça devient une autre forme de moralité: êtes-vous une “bonne personne” qui reste à la maison ou êtes-vous une “mauvaise personne” qui est dehors, potentiellement en train de faire circuler la maladie et l’infection?  Et le stigmate se fait double: travailler dans cette industrie, et travailler à travers la pandémie.»

Si We Too raconte des actes de violence, c’est pour mieux la combattre. «Le manque de réglementation et les préjugés font en sorte que plusieurs d’entre nous peuvent être victimes de personnes en position d’autorité qui s'en prennent à notre revenu, à notre capacité à travailler.»

Exemple parlant: dans Are You Safe?, la danseuse érotique Reese Piper décrit ce club mal-entretenu, où l’eau coule du plafond. Elle se souvient comment elle a glissé, est tombée, s’est fait mal. Comment elle a demandé qu’un sceau soit placé pour récupérer l’eau. Le DJ s’est fâché. Il a joué l’indansable Bohemian Rhapsody de Queen chaque fois qu’elle montait sur scène. 

«Pourquoi ma soeur pouvait-elle se plaindre de son travail et pas moi? se demande-t-elle. Pourquoi ses plaintes étaient-elles accueillies par des solutions et la seule solution aux miennes était de changer de métier?»

Mais de tous les témoignages, celui qui a le plus ébranlé Natalie West, c’est peut-être celui d’Alisha Walker, une travailleuse du sexe incarcérée. En janvier 2014, alors qu’elle était âgée de 19 ans, un client l’a attaquée lorsqu’elle lui a refusé des services dangereux. Elle s’est débattue. Plutôt qu’être perçue comme ayant agi en légitime défense, elle a été condamnée à quinze ans de prison pour meurtre au deuxième degré.

Se présentant comme «une victime imparfaite», Alisha Walker écrit, par le biais de la plume de Brit Schulte: «Le mouvement #MeToo est censé donner une voix aux femmes. Mais il ne donne pas une voix à tout le monde. J’ai presque été violée et assassinée. Pour m’être défendue, je me suis retrouvée en prison. “Me too” ne m’englobe pas.»

We Too: Essays on Sex Work and Survival 
En librairie aux éditions Feminist Press
Lecture de groupe avec Natalie West
Mercredi le 3 mars à 21h30 sur Crowdcast

Photo: Natalie West par Mariya Stangl

Ce texte fait partie de Nouvelles intimes, un espace de liberté et d'exploration de sujets plus tabous en société. Pour ne manquer aucune édition de cette infolettre signée Mélodie Nelson et Natalia Wysocka, et pour lire nos parutions précédentes, abonnez-vous sur nouvellesintimes.substack.com et sur Instagram au @nouvellesintimes.