Les travailleuses du sexe ont besoin des féministes et les féministes ont besoin des travailleuses du sexe

Des artistes, dont la réalisatrice Amandine Guay et l’écrivaine Geneviève Lefebvre, proposent de lutter ensemble contre les violences auxquelles font face les personnes de l’industrie du sexe.

par Mélodie Nelson

«Féministes de mouvances diverses, nous proclamons notre solidarité envers tou·te·s les travailleur·se·s du sexe. Nous affirmons qu’elles et ils ne sont en aucun cas coupables, délinquant·e·s, déviant·e·s, amoral·e·s ou déchu·e·s.»

C’est ainsi que le Manifeste féministe pro-droits des travailleuses et travailleurs du sexe, une réalisation collective d’associations françaises, commence. Il est publié le 2 juin, la Journée internationale des travailleuses du sexe. Cette journée commémore l’occupation de l'église de Saint-Nizier, à Lyon, le 2 juin 1975, en réponse à la répression policière et aux arrestations arbitraires, contestées par les prostituées. C’est un événement fondateur dans l’organisation collective nationale et internationale du mouvement pour les droits des travailleurs de l’industrie du sexe.

Une reconnaissance de la putophobie

Invitée par Cybèle Lespérance, une travailleuse du sexe québécoise maintenant établie en France, j’ai signé le manifeste qui, sous la forme d’un texte dense, se révèle un soutien inconditionnel aux personnes évoluant dans l’industrie. C’est une reconnaissance des conséquences de la criminalisation, des contraintes, des préjugés et de la haine contre celles et ceux qui se disent putes, escortes, performeuses, courtisanes, camboy, sugar baby.

Les travailleuses du sexe ont besoin de l’appui des féministes, tout comme les féministes ont besoin des travailleuses du sexe.

«Le féminisme pute n’est pas un oxymore. Le travail du sexe s’inscrit dans le combat pour la reconnaissance du travail des femmes, gratuit, sous-évalué ou sous-payé, exploité dans les structures hétéropatriarcales domestiques: travail reproductif, travail émotionnel, partage des tâches ménagères, travail du care…»

Être une alliée : au-delà l’achat d’un chandail à slogan

J’étais féministe avant que ça ne se porte sur un chandail en coton, parce que j’ai une mère qui n’a jamais cessé de vouloir plus pour elle et pour moi, parce que j’ai une cousine qui lisait Simone de Beauvoir entre deux comics d’Archie, parce que j’ai une tante qui ne se rasait pas. Parce que j’ai une grand-mère qui se faisait menacer d’être tuée, devant ses enfants. Parce que j’ai eu accès à des héroïnes qui ne dorment pas, et à d’autres qui s’endorment, parce que c’est difficile, exister dans un monde qui pervertit les bretelles spaghetti, mais qui se moque et doute encore de celles qui parlent plus fort que les loups.

Sauf que le rejet de certaines féministes envers des personnes plus marginales, comme les travailleuses du sexe, est cruel, violent et vicieux.

Les prostituées, des traîtres à tuer

La professeure et autrice Martine Delvaux estime que les sex wars ont eu un impact important sur les rapports entre les femmes et entre les féministes. «C’est comme si nous avions été clivées, divisées selon des lignes que je continue à considérer comme fausses. L’exercice du travail du sexe représente, aux yeux de nombreuses féministes, une des actualisations/incarnations de la domination masculine. Le “commerce” du corps des femmes aux fins de l’assouvissement d’un désir sexuel masculin représente exactement ce contre quoi les féministes se battent. Toutefois, je crois qu’on a tendance à tout mettre dans le même panier – la traite des femmes, l’esclavagisme sexuel et le travail du sexe, par exemple.»

En 1989, dans le livre Damaged Goods, Julie Burchill mentionne l’idée d’assassiner les travailleuses du sexe. Leur tirer dessus pour leur «complicité» dans ce que l’autrice n’accepte pas: des relations sexuelles tarifées. Les punir pour ce qu’elles font de leur corps, afin de payer le loyer, les souliers à velcro de leurs enfants, les billets de métro, la crème pour les mains et les mouchoirs.

«When the sex war is won prostitutes should be shot as collaborators for their terrible betrayal of all women.»

Une mobilisation mondiale de plus en plus remarquée

Le manifeste français participe à un mouvement d’écoute des besoins et des droits des personnes concernées. En Angleterre, en avril 2021, une pétition signée, entre autres, par Amnesty International, la chanteuse FKA twigs et l’autrice Roxane Gay, demandait la décriminalisation du travail du sexe et l’abandon du modèle législatif suédois, qui a notamment influencé les lois actuelles canadiennes. 

Une campagne européenne et d’Asie centrale, coordonnée par l’International Committee on the Rights of Sex Workers in Europe, diffusée sous forme de féminifeste, le 8 mars, lors de la Journée internationale des droits des femmes, proclamait aussi l’agentivité des travailleuses du sexe, et demandait une plus grande visibilité de ces personnes marginales dans le mouvement féministe.

«We demand the inclusion of sex workers in the feminist movement. Their inclusion brings invaluable insights, energy, diversity and experience of mobilisation to our movement and challenges our assumptions about gender, class and race. Sex workers were some of the world’s first feminists, and our community is diminished without them.»

«Des droits, pas des sauveurs.»

En France, le manifeste a récolté plus d’une centaine de signatures. La réalisatrice Amandine Guay côtoie ainsi l’autrice Daria Marx, de même que des militantes au Planning Familial. Au Québec, l’autrice et enseignante retraitée Louise Toupin a signé, en compagnie de la juriste et bioéthicienne Florence Ashley, de l’autrice Caroline Allard et de Catherine Dupuis, la directrice du Journal Regards.

La poète Myriam St-Denis Lisée a signé parce qu’elle trouve que le manifeste réussit à «faire comprendre combien les politiques et les lois sont un frein à la sécurité et à l'autonomie des personnes, et met en lumière l'impact des préjugés envers les travailleuses et travailleurs du sexe». 

Pour l’écrivaine Geneviève Lefebvre, c’est le slogan «Rights Not Rescue» («Des droits, pas des sauveurs») qui l’a interpellée. «Tout ce qui m'infantilise m'exaspère. Quand j'étais enfant, et violentée, personne n'est venu à mon secours. J'ai appris à me débrouiller toute seule, et maintenant, il est trop tard pour le tabarnak de prince sauveur. Donne-moi mon cash, mes droits, puis crisse-moi patience à vouloir me “sauver”.»

Pour sa part, Martine Delvaux indique qu’elle ne pouvait qu’être d’accord avec les positions présentées dans le manifeste. «En tant que féministe, je suis du côté des femmes (qu’elles soient cis ou trans ou personnes non-binaires). Je suis du côté de la blessure. Je suis du côté de celles dont il faut défendre l’intégrité – corporelle, psychique, financière… Je suis donc du côté des travailleuses du sexe.»

illustration par: Ambrose Treavel

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