Une ex hôtesse se confie : se souvenir du champagne et des fellations à 200 euros

« Je baissais leur caleçon, je sentais l’odeur de la lessive et je pensais à leur femme. »

Par Mélodie Nelson

Quand elle était petite, Raphaëlle* enviait les enfants qui regardaient le ciel et qui voyaient, dans les nuages, la forme d’un gratte-ciel, d’un dragon ou d’un croissant. Elle, elle regardait le ciel et ne voyait rien. Son regard est resté dans l’immédiateté de tout. Quand elle se raconte, elle fixe mes yeux et je sais qu’elle ne voit que mes yeux. Elle ne voit pas les queues qu’elle me décrit, ni la caravane dans laquelle elle habitait, quand elle a commencé à travailler comme hôtesse dans un bar à champagne.

Ni douche, ni fond de teint

À Lyon, dans le premier bar où elle a travaillé, elle croyait qu’être une hôtesse consistait à discuter et à boire avec les hommes. Une connaissance lui avait dit qu’elle faisait de l’argent assez facilement ainsi. Une fois engagée, Raphaëlle s’est plutôt désolée de terminer ses journées avec trente euros et un mal de tête. « Après le travail, je rentrais en taxi dans mon sept mètres carré où on habitait à trois. Je dormais, je me réveillais et j’allais prendre une douche à la Gare de Lyon, parce qu’on avait pas de douche, on n’avait pas de toilette. C’était quatorze euros. C’était super cher, mais le temps n’était pas compté. »

Elle voyait pourtant ses collègues arriver chaque jour avec de nouvelles tenues, sans comprendre leurs astuces. « J’étais vraiment naïve. Et j’étais saoule tout le temps. » Elle ne le savait pas à l’époque mais les filles donnaient leur numéro de téléphone et allaient rejoindre plus tard les clients dans un hôtel. « La tenancière du bar ne laissait personne coucher sur place. Tu dois tout faire sauf coucher. Tu ne dois pas sucer, tu ne dois pas branler. Tu dois aguicher. »

Dans un deuxième bar, une fille l’a finalement invitée à participer à un moment en privé avec un client. « C’était toujours tout protégé. Même quand on suçait c’était avec capote. Je n’ai pas eu de clients qui ont insisté pour ne pas mettre de capote contre plus d’argent. C’était classe. C’était des hommes d’affaires, que des blancs privilégiés en costume, super riches, éduqués, respectueux, qui sentaient le parfum et qui arrivaient en voiture avec chauffeur. »

Raphaëlle, elle, ne pouvait porter de parfum, de fond teint et de rouge à lèvres. « Il ne fallait pas laisser de trace. » Elle avait un style gothique, des « petites robes de chez Jennifer, l’équivalent de chez Ardène, des trucs pas chers, que je pouvais changer souvent, pas de paillettes, parce qu’elles peuvent rester sur les clients ». Elle retirait ses piercings et s’appliquait à choisir des tenues facilement « soulevables». 

Apprendre la samba pour dépasser les exigences racistes des clients

Elle a fait « plusieurs petits bars miteux », mais elle a aussi travaillé à Montpellier, Monaco et Paris. Partout, ses collègues ne se parlaient pas. « Chacune dans son coin. Et surtout à Paris, toujours des clans. » Elle se souvient d’un seul lieu à l’ambiance différente. « Il y a un bar où on s’est toutes bien entendu. Toutes les filles on rigolait, on s’aidait et on se changeait ensemble. C’était à Lyon. On n’y faisait pas beaucoup d’argent. On arrivait à y faire des pipes, mais on ne couchait pas. Je m’entendais bien avec une fille qui s’était fait refaire les seins. Elle me les montrait souvent; elle était vraiment fine. Il y avait aussi Joanna, d’un pays du Maghreb, qui se faisait passer pour une Brésilienne. Elle avait appris la Samba. Elle préférait jouer cette carte-là pour ne pas souffrir des Français qui n’aimaient pas les Arabes. »

« C’était tellement facile de leur faire croire qu’ils étaient puissants. »

À Paris et Monaco, les moquettes étaient épaisses et les fausses plantes faisaient partie du décor. Les hôtesses pouvaient donc verser leur alcool furtivement par terre et dans les pots, sans se sentir trop gênées.Tout était contrôlé et calculé : « Avant de descendre dans un salon fermé, tu avais bu des coupes à quarante euros l’unité pour discuter, pour savoir si tu plaisais au gars, pour savoir si lui te plaisait aussi, si l’intérêt était réciproque. »

Pour se rendre dans la pièce plus intime, le client devait acheter une bouteille, qui coûtait entre 400 et 600 euros. La tenancière du bar et l’hôtesse se partageaient les bénéfices des verres et des bouteilles, mais pour ce qui en était des montants octroyés en privé, l’hôtesse gardait tout.

Raphaëlle se rappelle qu’elle demandait sensiblement les mêmes prix que ses collègues, soit 200 euros une fellation et 400 euros un rapport sexuel sur place. « Au bout de vingt minutes, il y avait une barmaid qui cognait à la porte du salon privé et c’était fini. Elle reprenait le seau à champagne. Si le gars voulait continuer, il devait payer à nouveau une bouteille et mon tarif », indique Raphaëlle. Pour tout rendez-vous extérieur, dans un hôtel, c’était 500 euros.

Une fois, un condom s’est déchiré. « Je prenais la pilule et le client était marié et allait aux putes trois fois par année. J’étais donc zéro stressée, mais j’avais fait un gros drama, lui expliquant que je devais aller dans une clinique privée, pour m’assurer que je n’étais pas enceinte et que je n’avais pas d’infections. Il en tremblait et tout. Je lui ai fait cracher tellement d’argent. » Pour Raphaëlle, les hommes ont tous les mêmes besoins : « Ils veulent se savoir intelligents et bandants. » Elle les écoutait, sans jamais les contredire, et affectait des yeux et un ton sans cesse admiratifs. « J’avais l’impression que c’était tellement facile de les manipuler,  de leur faire croire qu’ils étaient puissants. »

Chercher un prince charmant à genoux

Ce qui lui reste de ces moments professionnels, c’est un goût du champagne (« Ne me propose pas de champagne pas cher! ») et des souvenirs de lessive. Au Québec depuis quelques années, elle n’achète plus que des marques de lessive qui n’existent pas en France. « Quand je baissais leur caleçon, je sentais l’odeur de la lessive et je pensais à leur femme. J’avais une pensée pour elle, qui lavait les vêtements. »

Malgré ses réflexions tournées vers les femmes trompées, Raphaëlle trouvait ses clients respectueux de tromper leurs épouses avec elle, une femme payée pour leur plaire, plutôt qu’avec une maîtresse, avec laquelle il ne pourrait avoir une relation aussi détachée. « Tu les suces et tu les regardes dans les yeux et tu leur dis “ ta queue est tellement belle” mais je pensais à leur femme, avec qui ils sont depuis vingt ans. Elle qui s’occupe de leurs trois enfants et de leurs vêtements et c’est si difficile, de toujours satisfaire son homme. »

Quand Raphaëlle parle, elle a l’impression de chercher ses mots, de ne pas réussir à exprimer concrètement ce qu’elle souhaite raconter. Elle ne veut pas que son expérience soit perçue comme idyllique. Elle est totalement présente, devant moi, et c’est peut-être ce qu’elle a voulu atteindre, à travers le travail du sexe, quelqu’un qui serait capable de rester là, pour elle : « J’ai quand même eu le sentiment de toujours chercher un père, ou un prince charmant ou une personne qui allait prendre soin de moi. »

Un romantisme avec tarification subtile

Mariée depuis quelques années, puis devenue mère, Raphaëlle a trouvé ce qu’elle désirait. « J’ai vu Théodore* comme un homme qui avait assez d’argent. J’ai une certaine vision de lui, comme si c’était un client. Ce mois-ci j’ai souvent couché avec lui, alors c’est correct, c’est comme payer l’hypothèque. » Elle a encore le réflexe de monnayer ses activités sexuelles. « Quand ça me tente moins et que je le fais, je me dis que ça va, j’ai fait ma job. Si je suce, ça vaut pour deux jours de bouffe. »

La nécessité de reconnaître l’utilité d’une relation lui est importante. « Il faut qu’un homme me serve à quelque chose. Si je sors dans la ruelle et que je passe du temps à discuter avec un homme, c’est qu’il peut m’apporter quelque chose. » Dans ses amitiés avec les femmes ou toute personne qui n’est pas un homme cis, elle ne pense jamais à ça.

Elle considère qu’elle a consciemment choisi son mari. « Je voulais un père équilibré pour mon enfant. » La présence et l’affection du père, comme un gage de protection. « J’espère pour Camille* qu’elle aura une carrière qui la rendra heureuse. Je vais toujours l’aimer, peu importe ce qu’elle fait, boulangère ou médecin, mais je ne veux pas banaliser la prostitution. Je n’ai rien contre ça, mais je ne trouve pas ça beau non plus, rentrer un pénis dans sa bouche pour faire de l’argent. Je pense que c’est possible de s’épanouir autrement. J’ai encore une vision romantique. Je souhaite mieux que ça pour ma fille. J’espère que les gens qui rentreront dans son corps, c’est parce qu’elle en aura envie. »

La mémoire traumatique du corps et de la violence

Raphaëlle se dit privilégiée et elle le répète plus d’une fois pendant l’entrevue. « J’ai côtoyé le monde de Cendrillon de la prostitution. J’avais une amie trans qui travaillait tous les soirs dans le Bois de Boulogne et je la voyais le matin toute cernée. Je trouvais que c’était cher payé.»

Je sais que lire sur Raphaëlle, c’est peut-être la juger, mais il y a dans cette reconstitution d’entrevue un manque : celui de la précision de son regard. Elle ne se moque pas des hommes, quand elle dit les savoir facilement manipulables. Elle ne nie pas leurs besoins, quand elle parle de l’argent et de leur attention qu’elle mérite encore aujourd’hui. Elle ne répète que ce qu’elle a appris, depuis des années, dans son corps et la mémoire de son corps.

La violence, elle l’a aussi connue.

À onze ans, le grand-père de son frère l’a agressée sexuellement. « Il m’a léché tout le corps. Je ne veux pas ça, pour mon enfant. Je ne veux pas qu’elle attire les hommes. » Avant de travailler comme hôtesse, elle souhaitait surtout se sentir enfin en sécurité avec les hommes ou en avoir le contrôle. Les bars lui ont donné cette opportunité. « Je venais de quitter un trou de cul total. Il m’avait tout fait. Il m’avait battue. Il m’avait violée. J’étais traumatisée des mecs. »

Raphaëlle s’est aussi fait agresser quand elle était hôtesse à Paris.

Je ne l’ai pas questionné à ce propos. C’est elle qui a voulu se confier, et j’insiste sur ça: jamais je n’oserais confronter une femme sur la violence des hommes, si ce n’est pas d’abord un sujet sur lequel elle aurait consenti. J’écris maintenant, mais j’ai moi aussi été travailleuse du sexe, et la violence des questions qui reviennent sur de possibles traumatismes est envahissante, proche d’une curiosité journalistique pornographique. Chaque fois, c’est un choc, un coup, d’entendre quelqu’un tenter de normaliser la recherche de ce qui peut être pire que tout, quand des rapports sexuels sont tarifés.

Raphaëlle m’a raconté qu’elle s’était rendue chez un client. C’était la première fois qu’elle allait dans une résidence privée. « C’était un avocat. Chez lui, c’était un appartement de 3000 mètres carrés, en plein Paris, dans le 16e arrondissement. C’était hallucinant. Sauf que lorsque je suis entrée, j’ai vu des tricycles et ça m’a cassé quelque chose. Il m’a prise dur, et c’était correct, mais après c’était fini. Pour moi, mais pas pour lui. » Raphaëlle répète ses mots : « Il m’a dit: Tu ne penses pas que je t’ai payée 500 euros pour que tu partes comme ça. Je veux encore t’utiliser. » Elle s’est montré réticente ensuite à quitter le bar pour rejoindre des clients à l’extérieur, si ses collègues ne les connaissaient pas.

« Est-ce que c’est ça le vrai amour? »

Ses études recommencées, elle a délaissé son travail d’hôtesse. « Ça a été une longue période de galère. » Celle qui avait l’habitude de sortir dans les plus grandes discothèques, d’imiter la signature d’un DJ connu pour des personnes qui savaient qu’elle le fréquentait et de payer les restaurants et les taxis pour tous ses amis s’est retrouvée dans une situation difficile. « Je calculais tout en pipes. Je voyais un poste de caissière et je calculais le taux horaire en le comparant à ce que je pouvais faire en branlant une bite. »

Il n’y a pas que l’argent dont elle s’ennuie encore même aujourd’hui. « Ça me manque d’être vue comme la plus bandante du moment. » Sévère, elle indique qu’elle se suppose dans une démarche contraire à la séduction maintenant. « Ça m’importe, quand Théodore bande sur moi, parce que je n’ai plus rien du tout. J’ai mes poils. Je ne me suis pas lavé les cheveux. Je coupe mes cheveux. Je ne suis rien du tout et il bande sur mon cul. Est-ce que c’est ça le vrai amour? Je ne fais plus rien pour lui. Je fais tout pour être moi. Je peux être complètement moi-même avec lui. » Partagée entre un sentiment de liberté et de contraintes, elle conclut qu’elle se sent honorée « mais en même temps, je lui fais une pipe et ça compte pour 200 piasses ».

En compagnie des hommes morts

Lorsque je lui demande ce que le travail du sexe lui a appris, elle réfléchit puis m’avise que c’est le contrôle de son corps, la possibilité de l’utiliser et d’en saisir parfaitement les effets qu’il a sur les autres. « Je réussissais tous mes entretiens d’embauche, si c’était un homme blanc qui les menait. J’ai appris non pas à manipuler mais à détecter ce qu’il y avait dans le regard des hommes. Je sais toujours ce qu’il faut dire ou ne pas dire, comment rebondir. Je ne sais pas si c’est de l’empathie ou une hypersensibilité, mais ça m’a appris à arriver à mes fins, surtout professionnellement. »

Après avoir été en contact avec les envies des hommes, Raphaëlle a choisi de rester en leur compagnie, mais d’une autre façon. Elle a travaillé pendant quelques années auprès de coroners.

Au Québec, comme un clin d’œil à un monde qu’elle avait déjà connu, elle a eu à apprendre par deux fois à des épouses les circonstances entourant la mort de leurs maris, dans des salons de massage érotique. « Les policiers annoncent le décès, mais n’en disent pas plus parfois. Je devais alors expliquer que c’était un arrêt cardiaque tout con, mais qu’il devait y avoir autopsie, puisque ça s’était produit dans un salon de massage. »

Alors qu’elle cherchait dans les bars la sécurité ou le contrôle, elle est parvenue à se sentir rassurée avec les corps d’hommes morts dont elle s’occupait avec bienveillance. « En France, contrairement au Québec où on travaille en équipe. J’étais seule à la morgue et je mettais ma petite musique et j’allumais mes bougies. J’étais en paix. J’étais tellement bien. »

*Les prénoms ont été changés pour protéger l’identité des personnes concernées.

photo par Myriam Lafrenière

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