Pornhub, après: Ceux qui clament «aider» ne sont pas qui vous croyez

«Ces voix politiques sont très habiles pour manipuler les drames et les tragédies.»

Texte par: Natalia Wysocka

La scène, surréelle, se passe le 19 février dernier au Parlement canadien. Elle est tellement choquante que l’on se demande si elle arrive pour de vrai. 

Le Comité permanent de l’accès à l’information, de la protection des renseignements personnels et de l’éthique tient l’une de ses audiences sur Pornhub. L’activiste américaine Laila Mickelwait, qui lutte ardemment contre Mindgeek, se met à réciter devant son écran - et devant les députés placés devant leur écran à eux - des titres de films pornographiques. Pour, soi-disant, souligner les mauvaises pratiques de l’entreprise montréalaise, elle commence soudain à énoncer diverses insultes racistes qu’elle prétend avoir trouvées sur le site. 

Elle prononce deux fois le mot en N sans broncher. 

Et sans que personne au Parlement ne le fasse non plus. Jusqu’à ce que le député conservateur Chris Warkentin intervienne, bien plus tard, et sans faire directement allusion à l’incident, pour demander à tous de ne pas utiliser de langage dénigrant.

Trois mois plus tard, soit le 26 mai, Laila Mickelwait témoigne à nouveau devant le Parlement canadien.

Cette fois-ci, le Comité sénatorial permanent des affaires juridiques et constitutionnelles est réuni pour discuter du projet de loi S-203 limitant l’accès en ligne des jeunes au matériel sexuellement explicite, marrainé par la sénatrice indépendante Julie Miville-Dechêne. 

De nouveau, l’activiste américaine se met à réciter des titres de films pornographiques d’une voix grave. «Stepsister gets cum blasted in the face.» «Schoolgirl in white socks masturbates in front of teddy bear.» «Blonde slutty anal stretching and rough gaping anal pounding.» «Daddy rough face fuck and spanking schoolgirl

Bien sûr, le but est de véhiculer l’idée que cette «schoolgirl» en est réellement une, que ce «daddy» est biologiquement le sien. Que cette «stepsister» est forcément avec son «stepbrother». Que ce n’est pas de la pornographie. Que ce ne sont pas des fantasmes. Que ce ne sont pas des films. Que c’est la vraie vie.

Les sénateurs écoutent. Face fuck spanking résonne dans le Parlement virtuel.

À aucun moment n’est-il dit que ces vidéos sont non-consentantes, piratées ou illégales. Simplement que «les enfants y ont facilement accès». C’est d’ailleurs le point principal, ce jour-là, du plaidoyer de Laila Mickelwait, présentée comme «experte en trafic humain». Et qui, pour appuyer son propos, cite quelques minutes plus tard le neuroscientifique Donald Hilton. Un autre «expert». 

Le seul problème, c’est que le Dr Hilton compare la présence de pornographie au 21e siècle à l’éclosion de choléra à Londres, en 1854. Quand les gens mouraient dans les rues et qu’il n’y avait pas d’eau potable. 

L’autre problème, c’est qu’il croit que les réalisateurs de films pour adultes font autant de mal aux femmes que les talibans. 

Ce qui fait du mal, c’est l’intrusion de ces discours dans les médias de masse. Dans la politique canadienne. Dans l’imaginaire populaire. Et ça fonctionne. 

Le drame, c’est qu’il y a des vidéos non-consentantes. Du matériel d’abus sexuels d’enfants publié en ligne. Des victimes. Mais que ces victimes sont oubliées, alors que des voix extrêmes sont mises de l’avant. Leurs histoires sont exploitées, déformées, utilisées par ces mêmes voix.

«Ces organisations ont énormément de ressources, d’argent, de connexions. Elles sont très douées pour profiter de ces actes de violence afin de promouvoir leur campagne», remarque Valerie Webber, candidate au doctorat en santé communautaire au Memorial University de Terre-Neuve. «Ces voix politiques - je ne veux pas juste dire “conservatrices” ou “religieuses”, mais anti-travail du sexe, anti-porno, anti-sexe en général - sont très habiles pour manipuler les drames et les tragédies.»

Et pour manipuler leur propre réalité. Ainsi, dans les médias québécois, Laila Mickelwait a été qualifiée de «chercheuse» par des journalistes sérieux. Certains ont partagé ses propos tels quels sur Twitter. D’autres ont carrément recommandé de faire un don à sa campagne. Le Parlement canadien l’a présentée comme une «experte». 

«We do not allow children to enter a strip club, we should also restrict children from being able to enter a virtual strip club.» «Les femmes ne choisissent pas la prostitution, c’est la prostitution qui les choisit.» C’est par des formules de la sorte que cette activiste s’est taillé une place dans les émissions de radio, de télévision, de podcasts.

Mais c’est réellement en décembre dernier, avec la parution de la chronique de Nicholas Kristof dans le New York Times, que sa notoriété a explosé.

Avant, elle racontait écrire un livre au sujet des «répercussions de la pornographie sur la santé publique». Elle disait voir le contenu pour adultes comme «une crise de droits humains». Elle prétendait avoir «bâti un village en Haïti», nommé Projet 7. (En 2020, sur le site web de sa fondation, New Reality International, le «village» a été remplacé par «un projet éventuel de maison pour les femmes à risque d’être trafiquées par des pimps».)

Entre temps, Laila Mickelwait est passée à une autre fondation, Exodus Cry. Puis elle en a fondé une autre, Justice Defense Fund. Poussée par des gens qui ne connaissent pas son passé.

Il a fallu la chronique du New York Times pour que Traffickinghub, sa pétition pour faire fermer Pornhub, lancée en février 2020, devienne connue mondialement. Avant ça? «It didn’t stick», comme dit Valerie Webber, qui siège également sur le conseil du PASS, une organisation dédiée à la santé et à la sécurité des travailleurs de l’industrie pour adultes. 

Dans ce temps-là, Laila s’occupait à essayer d’attirer l’attention, sur Twitter, avec une vidéo d’animation sur les dangers de la pornographie. Mais elle ne la partageait pas à des organismes d’aide aux victimes. Pas à des gens susceptibles de réellement aider, concrètement, sur le terrain.

Dans des tweets effacés depuis, elle s’adressait plutôt à Ariana Grande. À Justin Bieber. À Hugh Grant. À Taylor Swift. À Elon Musk. À Tom Hanks. À Juliette Binoche. 

Peut-être pensait-elle que la sauvegarde de l’humanité passerait-elle par la voix des célébrités comme Ashton Kutcher, qui s’est reconverti en spécialiste autoproclamé de la lutte contre le trafic humain?

Au podcast Sway, le fondateur du logiciel Thorn s’est récemment porté à la défense d’Apple et de ses nouveaux moyens de surveillance censés protéger les enfants, mais déjà décriés comme dangereux et potentiellement utilisables à des fins totalitaires par des journalistes et des cyberspécialistes.

Mais que connait Ashton de ces questions? Outre avoir joué Steve Jobs dans un film et suivi sa diète de fruits? L’acteur de That ‘70s Show s’est défendu en racontant avoir toujours rêvé de «faire le bien dans le monde». Comme le chanteur de U2. «J’ai vu ce que Bono faisait autour du SIDA, avec RED. Et j’ai pensé: ne serait-ce pas génial s’il y avait UNE CHOSE sur laquelle je pouvais réellement concentrer toute mon énergie?»

Avec ses contacts de la Silicon Valley («J’en ai beaucoup»), il a pensé à des façons pour «faire en sorte que l’industrie du viol d’enfants devienne une très, très mauvaise industrie sur le plan économique». 

Laila Mickelwait joue dans les mêmes eaux, évitant la nuance. Elle utilise les drames d’autrui, en évacuant tout contexte. Le suicide de la star du X canadienne August Ames devient une mention dans un tweet pour promouvoir sa campagne visant à faire fermer Mindgeek. L’histoire tragique de Tiziana Cantone aussi. 

Dernièrement, son ancien patron chez Exodus Cry, Benjamin Nolot, a lancé une nouvelle pétition. Le slogan? Protect Children, Not Porn. La formule est tendancieuse, sinueuse - et efficace. Bien sûr que tout le monde veut protéger les enfants. Et que personne ne veut que l’un ait quoi que ce soit à voir avec l’autre. «Surtout pas les professionnels de l’industrie de la pornographique. Ils ne veulent surtout pas être mélangés avec des vidéos non-consentantes ou violentes, remarque Valerie Webber. Et les pornographes ne veulent absolument pas d’enfants sur leur site. Même si on prend le point de vue très cynique, très capitaliste, ce n’est pas bon pour les affaires

L’argent, justement. Pour avancer sa cause, endossée par des politiciens et par des journalistes, Laila Mickelwait a recours à des méthodes scabreuses. Comme partager les tweets signalant la disparition d’adolescentes - mais pas les tweets subséquents qui annoncent qu’elles ont été retrouvées. 

Fréquemment, elle détaille des scènes brutales, en utilisant un langage cru, insensible. Dans un vieux tweet effacé depuis (elle efface presque systématiquement tout), elle décrit la brutalité subie par «une fille qui a l’air d’avoir 12 ans» «dans une quelconque ruelle salle en Asie». 

Dans un autre, daté du 20 mai dernier, elle écrit: «Sur Pornhub en ce moment, une femme se débat et gémit, sa bouche scellée avec du duct tape». En accompagnement, elle a placé une photo de femme nue. Et elle recommande à ses abonnés d'«assumer que ceci est un vrai viol.» Elle a mis une barre sur les yeux de la femme. Mais le mal est fait. «Je ne veux pas voir ça!» commente un abonné. Personne ne veut voir ça. Personne ne devrait voir ça.

Récemment, une survivante l’a accusée de profiter de son vécu et d’exploiter ses agressions pour faire mousser la machine à dons. 

Encore une fois: où vont ces dons? Une partie de la réponse se trouve peut-être en la personne de Michael J. Bowe. Un avocat qui a défendu l’ex-président américain Donald Trump lors de l’enquête du procureur spécial Robert Mueller sur l’ingérence russe dans l’élection américaine de 2016.

En février, Michael J. Bowe s’est présenté, lui aussi, devant le Parlement canadien, en tant que défenseur des victimes de Pornhub. Mais que vient faire dans cette affaire celui qui a représenté le leader évangélique Jerry Falwell Jr.? Le même avocat qui envoie des mises en demeure et des menaces de poursuites aux journalistes qui exposent les dérives de ses clients? (50M$US dans le cas du reporter du Huffington Post qui avait révélé que l’ex-animateur de Fox News, Eric Bolling, envoyait à ses collègues des photos non-sollicitées de son pénis.) 

Les activistes de la trempe de Bowe et de Mickelwait sont des personnages, soutiendront certains. Ils ne seront jamais pris au sérieux. Mais n’est-ce pas ce qu’on disait de Trump? Qu’il ne serait jamais élu? Des tenants conspirationnistes avant que des gens comme Marjorie Taylor Greene ne devienne représentante de l'État de la Géorgie? 

Valerie Webber est catégorique: «Nous ne devrions pas les ignorer sous prétexte que ce sont des extrémistes, et que nos valeurs de liberté sexuelle sont tellement bien établies qu’elles ne pourraient pas s’évaporer d’un coup. Attaquer la pornographie en faisant semblant d’attaquer l’exploitation est un moyen efficace de commencer à rogner sur les très légères avancées qui ont été accomplies quant au droit à l’avortement. Aux expressions de genre et de sexualité qui ne sont pas la norme. Ces batailles-là ne sont jamais gagnées.»

Ainsi, le projet de loi S-203 est peut-être tombé avec la dissolution du Parlement le 15 août dernier et la fin de la 43e législature. Tout comme le projet de loi C-302, intitulé le Stopping Internet Sexual Exploitation Act, présenté en mai par le député conservateur Arnold Viersen et visant à modifier le Code criminel.

Et pourtant. L’idée ne s’éteint pas avec cette dissolution. Surtout que Viersen a été réélu le 20 septembre pour Peace River—Westlock, en Alberta. Pour rappel: ce député a déjà traité les Libéraux de pro-mort. Parce qu’ils soutiennent le droit à l’avortement. 

«Le problème avec ce genre de projets de loi, c’est qu’ils ne semblent pas porter à la controverse, analyse Valerie Webber. Évidemment qu’on ne veut pas aider des trafiquants humains! Donc personne ne s’y oppose de peur d’être traité de pédophile ou de pornographe ou de profiteur.»

Dans un texte paru dans The Conversation, elle rappelle que le Code criminel canadien, celui-là même que certains tentent de changer, comporte déjà des articles sur ces questions.

«Il y a des lois strictes sur le kidnapping, sur le travail forcé, sur les agressions sexuelles. De plus, au Canada, la plupart des gens qui produisent de la pornographie adhèrent aussi à la loi américaine 2257 qui fait en sorte que le nom, l’adresse et les informations personnelles des performeurs sont disponibles - à plus de gens qu’il ne le faut, vraiment - pour protéger le consentement des individus. Il y a énormément de formulaires, de procédures et de normes que l’on suit déjà.» 

«C’est pourquoi un projet de loi comme C-302 ne vise pas la protection du consentement, ajoute-t-elle. Il vise l'augmentation de la surveillance. La diminution des chances de faire ce travail en sécurité. C’est ça qui est le plus… je veux dire “drôle”, même si c’est loin de l’être. Ces gens qui disent vouloir arrêter l’exploitation et la violence créent un environnement qui augmente l’exploitation et la violence. Si on ne peut plus faire son OnlyFans dans la sécurité de chez soi, on risque d’aller vers des options plus dangereuses, moins réglementées.»

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Sur le site d’Exodus Cry, une vidéo d’animation demande: «Do prostitutes really choose their work?» «Oh my god, soupire Valerie Webber. Ce n’est peut-être pas leur choix numéro un, mais à cause du capitalisme, c’est souvent le meilleur choix qu’elles ont. Bien sûr qu’on ne veut pas que des gens fassent du travail du sexe parce qu’ils n’ont aucune autre option.  Je ne veux pas que les gens travaillent dans une mine parce que c’est leur seule option non plus. Mais si on veut vraiment changer les choses, on ne s’attaque pas à ces choix. On se bat plutôt pour un revenu minimum garanti. Pour des systèmes de santé et d’éducation gratuits. Pour des transports en commun accessibles. Pourtant, Exodus Cry et tous ces activistes ne combattent ni le capitalisme ni la privatisation de la vie sociale et publique. Ils ne luttent pas pour ce genre de justice. Ce n’est pas ce qui les intéresse. Ce qui les intéresse, c’est que personne ne choisisse le travail du sexe.»

Cela devient d’autant plus évident lorsque l’on s’attarde à l’historique de ces groupes qui prennent de l’ampleur. Par exemple NCOSE, soit le National Center on Sexual Exploitation. Une organisation qui a fait campagne, en 2018, pour que Walmart retire le magazine Cosmopolitan de ses rayons près des caisses. Le National Center considérait que c’était de la pornographie. 

C’est ça, réellement, aider les victimes? «Chaque année, les membres de NCOSE font une liste de leur “Dirty Dozen”, rappelle Valerie Webber. Soit des douze compagnies qu’ils considèrent comme étant une source d'exploitation sexuelle. En 2021, ils ont mis OnlyFans et SeekingArrangement, bien sûr. Mais aussi Wish, Netflix, Reddit, L’État du Nevada (tout l’État!), Amazon, Twitter et Chrome Book. C’est ça leur idée de la pornographie: c’est Cosmo. C’est Netflix. Ce sont des mamelons, peu importe où ils se trouvent.»

Peut-être avaient-ils raison de nommer Amazon comme source d’exploitation. Car des employés sont morts, pour de vrai, sur le plancher des entrepôts de Jeff Bezos. D’autres ont été forcés de faire pipi dans des bouteilles pour entrer dans leurs heures. Mais dénoncer ces pratiques aurait été moins frappant que de prétendre que les productions de Prime Video comportent trop de nudité. «Encore une fois, ils détournent le débat du vrai problème.» 

Maintenant, de voir de tels activistes au Parlement... Pourquoi ne sommes-nous pas plus choqués que des Américains viennent jouer dans nos lois, sous prétexte «d’aider»? «Une chose est claire avec tous ces témoignages, ces audiences et ces comités: c’est que l’on traite toujours le sexe différemment, répond Valerie Webber. Que ce soit le travail du sexe, le sexe non-normatif, kinky, fétiche ou juste non-monogame, les gens sont très à l’aise de projeter leur expérience sur les autres. Moi, si je faisais ça, je me sentirais sale et humilié. Donc ceux qui le font doivent se sentir de la même façon. Et nous devons les protéger! Les sauver! Ils ne se disent pas que d'autres peuvent avoir différentes approches, sensations, perspectives et expériences par rapport à la sexualité. J’ai passé ma vie à essayer de comprendre pourquoi.» 


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