Le sexe comme enjeu électoral

Du Parti populaire des putes, de la décriminalisation version Kamala Harris et de l’absence des travailleuses du sexe dans le discours des politiciens canadiens.

Photos: Juno Mac/Flickr

Texte par : Mélodie Nelson et Natalia Wysocka

À la suite de protestations de citoyens à l’égard d’un projet-pilote de déjudiciarisation de la prostitution dans le quartier Centre-Sud, le Parti populaire des putes (PPP) a tenté de s’imposer en politique canadienne fédérale, en 2000. Des organismes communautaires, en collaboration avec des policiers, avaient en effet cherché une alternative aux arrestations et aux contraventions; les citoyens n’avaient pas accepté le projet.

«Pour avoir du fun en chambre, ralliez-vous au Parti populaire des putes!»  

Devant le manque de compréhension, d’informations et de volonté politique, la Coalition pour les droits des travailleuses et travailleurs du sexe avait consolidé le PPP, revendiquant la décriminalisation du travail du sexe. La possibilité de s’associer ou de se syndiquer était également souhaitée, sans la menace de se faire accuser de proxénétisme si deux collègues décidaient de proposer leurs services dans le même logement, par exemple.

Leur assemblée de fondation a eu lieu le 11 juin 2000, aux Foufounes électriques, avec boîtes à baisers et tirages. «Le PPP nous offre un moyen de confronter la haine, la démagogie, les menaces et la violence prêchée contre nous et nos amis-es par certaines associations de résidants et commerçants qui tentent d'expulser les marginaux et les populations les plus pauvres des grands centres urbains. Pour avoir du fun en chambre, ralliez-vous au PPP!», clamait la Coalition dans le manifeste du parti.

Un fantasme à conquérir : le paysage politique canadien

Depuis, le PPP n’est pas revenu dans l’actualité, mais les voix des travailleuses du sexe se sont multipliées sur la place publique, révélant des expériences nuancées, et un besoin de reconnaître l’autonomie de celles qui œuvrent dans une industrie fort stigmatisée. En octobre 2018, la Fédération des Femmes du Québec a par ailleurs préconisé une position d’ouverture qui, en visant également l’élimination de toute forme d’exploitation sexuelle, a reconnu l’agentivité des travailleuses du sexe. 

Les enjeux liés au travail du sexe sont toutefois peu discutés lors de la campagne électorale actuelle.    

Pourtant, après l’invalidation en 2014, par la Cour suprême du Canada de certains articles de lois en lien avec le travail du sexe, et de lois jugées plus contraignantes sous le gouvernement Harper, les Libéraux avaient indiqué en 2015, lors de la première campagne électorale de Justin Trudeau, que les lois des Conservateurs seraient abrogées et les droits des travailleuses du sexe respectés. 

La décriminalisation du travail du sexe n’apparaissait pas dans la seconde campagne électorale menée par Justin Trudeau, alors que le comité des Jeunes libéraux l’avait ajoutée comme résolution prioritaire, en 2014 et en 2018. Lors de la campagne électorale de 2019, seulement le Parti vert a discuté de l’importance de la décriminalisation et d’écouter les besoins des personnes concernées. «Cette partie du monde est celle où Robert Pickton a réussi à s’en sortir pendant des années, à ramasser des travailleuses du sexe et à les torturer et à les tuer», a dit Elizabeth May au magazine Flare, en 2019, alors qu’elle dirigeait le Parti vert. «Si nous sommes une société civilisée, nous devrions déjà avoir commencé à traiter tous les humains avec dignité, sans stigmatiser ce qu’ils font pour vivre, ce qui les met en danger.»  

Le Nouveau Parti démocratique s’est dit aussi à l’écoute, avec quelques candidats s’affichant prêts à approfondir la question, lors de discussions sur les réseaux sociaux. À la suite de la réélection de Trudeau, des organisations de défense de droits (dont l’Alliance Canadienne pour la réforme des lois sur le travail du sexe et Pivot) et d’aide aux travailleuses du sexe (dont Stella et Butterfly) ont aussi pressé le gouvernement à prendre position.  

Ça n’a pas eu lieu.   

S’exprimer à propos du travail du sexe : un risque à assumer

Pour la présente campagne électorale, Nouvelles Intimes a cherché à obtenir l’avis des candidats d’une circonscription montréalaise, sans résultat probant, malgré des amorces prudentes de discussion. C’est peut-être encore un risque politique d’exposer des idées concernant un enjeu qui polarise encore beaucoup la population.

Encore dans Flare, en 2019, Jenn Clamen, la coordinatrice de l’Alliance canadienne pour la réforme des lois sur le travail du sexe, avait indiqué à quel point mettre comme sujet de discussion l’enjeu du travail du sexe était difficile, constatant que le travail du sexe était si souvent confondu avec le trafic humain qu’à la fois le gouvernement et la population en devenaient confus.   

Un enjeu de droits humains

La présidentielle américaine en 2020 a par ailleurs contribué à témoigner de l’importance des enjeux liés à la décriminalisation du travail du sexe, à l’intersection de plusieurs autres aspects discutés en campagne, comme l’immigration, la justice économique, la discrimination de membres de la communauté LGBT+ et des personnes racisées.  

L’ensemble des candidats démocrates pour la présidentielle américaine a également été convié à en discuter de plus en plus. Comme Kamala Harris, certains se sont montrés soucieux d’une réforme nécessaire des lois, sans toutefois trop se commettre. Dans l’État  de New York, les élections de Julia Salazar, de Tiffany Caban et de Jessica Ramos ont permis de montrer que les politiciens pouvaient parler de la décriminalisation du travail du sexe comme d’un enjeu de droits humains. Alors que cette idée semble inexistante sur les plateformes électorales canadiennes, elle était mentionnée comme un aspect politique qui sortait des marges dans la campagne américaine

Comme il devrait l’être.

Parce que les conditions de travail des personnes dans l’industrie sont importantes. Ce n’est pas un enjeu de dentelles, de ruelles, de voitures stationnées et de bijoux bling bling. C’est un enjeu de droits humains, de normes du travail, de dignité. S’il est risqué, pour des politiciens, d’afficher un plan en vue de respecter tous ses citoyens, il est encore plus dangereux, pour les travailleuses du sexe, d’être niées, ou oubliées.


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