Il y a des femmes qui meurent tout le temps: ce n'est pas une histoire romantique

Une crainte et une terreur de l’abandon. Un contrôle de tout, même des sentiments. Un besoin d’emprise caché sous une tendresse anxiogène.

Texte par: Mélodie Nelson

Il y a dix ans, j’ai pris comme amant un homme qui portait un veston gris sur sa photo Facebook. Après quelques mois, il ne voulait plus être mon amant : il voulait se marier à Las Vegas et m’acheter des bibliothèques IKEA.

Je n’ai toujours eu que des livres.

Il voulait que je le choisisse. Il ne voulait pas que je reste avec mon copain. Il menaçait de lui raconter que je le trompais, si je ne le faisais pas d’abord.

J’ai rompu une première fois avec mon amant.

Quelques jours plus tard, alors que j’étais isolée, au chalet de mes parents, il était venu me rejoindre. Je ne crois pas qu’il avait l’intention de me violer. Je pense qu’il voulait m’obliger à le voir, à lui sourire, à rire avec lui, à faire semblant de croire que nous étions possibles encore, mais je me suis effondrée en refus, quand il a commencé à me pénétrer de force.

La première fois que j’ai rompu, il m’a agressée sexuellement.

Quelques jours plus tard, je prétextais devoir me ressourcer dans un monastère, pour privilégier le silence, pour tenter de ne plus boire, pour me retrouver, avant la publication de mon premier livre, Escorte. J’allais révéler à tout le monde que j’avais été escorte, et je devais me protéger des réactions, des jugements, de ma perte de repères, et de lui. Je n’étais pas dans un monastère ; il s’en doutait, un peu. Pendant ma semaine loin de lui, il m’a écrit.

Aujourd’hui, quand je lis les 10 000 mots qu’il m’a écrits pendant mon absence, je frémis. Les lire aujourd’hui, j’aurais peut-être pensé mourir, la deuxième fois que j’ai rompu avec lui.

Je suis retournée vers lui. Je n’ai pas à l’expliquer ; je ne peux pas totalement me l’expliquer à moi non plus. Je ne voulais pas être seule. Il m’aimait mal, mais j’avais un lit chez lui pour dormir, une cafetière, une douche avec des savons qui sentaient la noix de coco. C’est peu, peut-être. C’était pourtant rassurant, à ce moment-là, fragile, d’avoir quelque chose.

Quand j’ai rompu une deuxième fois, je me suis forcée à vomir chez lui le repas qu’il avait préparé, pour tenter de lui montrer que notre relation me rendait malade.

J’ai porté plainte contre lui des années plus tard, après le sixième anniversaire de ma fille, pour célébrer ce que je tentais de léguer à mon enfant: la force de tout dire.

Je me disais qu’il m’avait tout fait, sauf me tuer, mais que ça ne servait plus à rien, de me tuer. Je craignais qu’il s’en prenne à mes enfants. Je suis allée à leur halte-garderie, où ils allaient une journée par semaine, et j’ai dit aux éducatrices de ne jamais laisser mes enfants à cet homme. Il avait déjà fait semblant d’être un policier, afin de connaître l’adresse d’une résidence que j’avais trouvée, afin de m’éloigner de lui.

Je ne voulais pas mes enfants auprès de qui que ce soit, même s’il portait un veston gris, même s’il prétendait être un policier, même s’il était capable de parler de crimes sans s’admettre coupable.

J’ai pensé à ce que les hommes qui tuent pensent et racontent. Dans les mots de mon ex amant, il y a tout ce qu’ils pensent et racontent. Une envie de croire sans le consentement de l’autre personne. Une crainte et une terreur de l’abandon. Un contrôle de tout, même des sentiments. Un besoin d’emprise caché sous une tendresse anxiogène.

Ce n’est pas un manque de pudeur de ma part que de vous révéler ses mots. C’est pour vous montrer comme il est épeurant de quitter quelqu’un qui pense aimer une femme, alors qu’il se rapproche tellement de la haine, dans son fantasme de construire quelque chose qui n’existe pas sauf dans une cage.

Ce n’est pas romantique, forcer l’affection.

Il y a des femmes qui meurent tout le temps.

Voici des extraits des messages qu’il m’avait écrits, pendant mon séjour fictif dans un monastère. J’ai fait des coupures, surtout afin de protéger son identité. Je n’ai rien modifié, sauf un prénom, celui de mon conjoint.

Mardi 13 avril

Cela me fait bizarre de ne même pas savoir où tu te trouves, me dire que s’il m’arrivait quelque chose je ne pourrais même pas te prévenir, tu es si loin et pourtant tout le temps en moi.

Mercredi 14 avril

Je repense à notre conversation dans la cuisine où tu avais dit que « oui, tu pourrais le refaire » et après comment tu as changé d’avis en voyant que cela me peinait. Je me demande où était le vrai toi à ce moment-là, quand tu dis que tu pourrais à nouveau vendre ton corps ou quand tu me dis que non (pour ne pas me peiner ?).

Je pense à toi qui a quitté tes 200 gars par mois pour A*, je n’aurais pas voulu être à sa place, mais des fois je l’envie, je comprends qu’il se soit senti important, avec toi juste pour lui… Moi aussi, j’aurais aimé ça (mais je n’aurais pas aimé comparer avec 200 mecs), j’ai aimé tellement ça, t’avoir pour moi, avec moi…

Mon cerveau continue à tourner, je pense à ces monastères, je sais bien qu’ils ont tous internet et le téléphone, ils ont tous leurs propres sites avec adresse mail à la clef… Je me dis que si tu avais voulu… Juste un mail, j’imagine que les gens envoient de leurs nouvelles à leurs proches, le silence ne veut pas dire isolé sans nouvelles, mais c’est ce que tu as choisis… Je me souviens que tu as dit que tu n’étais pas certaine que tu me téléphoneras en sortant de là-bas. Ça me blesse encore de me répéter cette phrase, ça me fait sentir si peu important et du coup me fait dire que mes besoins importent peu et passent après tes choix. Je sais que tu cherches à te préserver, à te construire, mais parfois j’ai l’impression que c’est ça ou moi, et que je suis comme de trop dans une partie de ton histoire.

Jeudi 15 avril

C’est fou, je passe des plus belles choses au doutes les plus stupides, je me dis que c’est parce que tu n’es pas là, parce que mon cerveau délire dans son coin pour savoir si nous allons encore faire partie du décor la semaine prochaine et que j’ai besoin de toi, oui, beaucoup, tellement plus que personne avant…

Je m’entends répéter aux gens qui veulent te joindre que ce n’est pas la peine de laisser de messages parce que tu ne sais pas les écouter.

J’ai hâte d’aller acheter ta robe chez Ève Gravel,  et j’ai toujours, en même temps, cette petite inquiétude que tu me dises, « Voilà, c’est fini » en sortant de chez les sœurs… C’est une épreuve difficile pour moi qui a toujours tout maitrisé dans ma vie. J’ai toujours tout décidé et contrôlé, J’ai toujours voulu me garder le choix, de ma vie avec mes ex, mes amis, aux endroits où j’ai voulu habiter, travailler, avec qui et comment. J’ai toujours été une sorte d’indépendant… J’ai toujours tout obtenu, je me suis battu parfois pour cela, mais jamais je ne suis resté comme ça, impuissant, sans pouvoir rien faire…

J’aimerais que tu arrives dans mon dos, sans un mot, que tu me prennes dans tes bras et que je sente que c'est fini, que c'est vraiment fini, que nous allons être ensemble pour de bon, qu’elle que soit la façon dont nous serions ensemble, mais que ce soit vrai, enfin, parce que c'est ce dont j'ai envie au plus profond de moi et que j'ai l'impression que c'est toi que j'ai toujours voulue, que j’ai toujours cherchée…

Il y a une chose que j'ai comprise aussi aujourd'hui, que je n'avais certainement pas comprise avant, ou que je ne voulais pas comprendre, c'est qu’au-delà des sentiments, il y a les choix que l'on fait, les choses dont on a envie, profondément, sincèrement pour lesquelles on est prêt à se battre jusqu'au bout. Longtemps j'ai préféré lâcher prise quand des difficultés se présentaient, par peur de souffrir, pour anticiper l'échec, et par réflexe de protection. J'ai compris que je ne voulais pas cela avec toi, j'ai compris que j'allais m'accrocher, même si ça allait faire mal, même s'il m'en coûterait, même si c’était contre tous mes « principes », et que j'ai vraiment décidé de ne pas lâcher prise cette fois, ne me demande pas pourquoi spécialement, c'est ainsi.

Je vais aller me coucher, j'aurais aimé te serrer dans mes bras, prendre ton sein dans ma main, sentir l'odeur de ton cou, et toi ? À quoi penses-tu quand tu te couches, est-ce que tu penses à moi ?

Vendredi 16 avril

On est déjà vendredi, il reste quelques jours, quatre longues journées, et je ne suis pas sûr d'avoir de tes nouvelles à l'issue de ce délai. C’est ce que tu m’as dit en tous cas… Pourquoi ? Pourquoi ne me donnerais-tu pas de nouvelles ?

Je crois que ce soir je veux boire, tout seul, me coucher bourré, ça fait bien longtemps maintenant. Je repense à ce que j’étais il y a encore quelques mois, comment j’agissais, et je t’assure qu’à l’époque j’étais bien comme ça…

Les escortes, les bars de danseuses, les filles un soir ou deux, les sentiments absents, le cœur glacé…

Tu savais qu’il n’est pas possible de recongeler quelque chose que l’on a dégelé ?

Là, j’ai envie de te dire ce que j’aime et n’aime pas, alors voilà deux listes qui sont certainement incomplètes…  

Ce que j'aime

J'aime boire, un peu, des fois beaucoup,  des fois trop, mais beaucoup moins qu'avant.

J'aime le Jack, le vin, surtout le très bon, toutes sortes d'alcool, et toutes sortes de digestifs, et boire avec toi qui boit plus que moi...

J'aime les livres, j'aime lire, j'aime te lire, sauf quand tu racontes tes histoires d'escorte et sauf quand tu dis que tu ne  veux plus me voir.

J'aime le sexe, j'aime quand on se donne, quand il n'y a pas de retenue, que la nature reprend ses droits.

Ce que je n'aime pas

Je n'aime pas les cons, les prétentieux, les suffisants, ceux qui sont imbus de leur personne, au fond je n'aime pas la plupart des gens.

Je n'aime pas les gens qui exercent toutes les formes de violence verbale physique ou morale, ils me dégoûtent, ce sont des faibles qui se croient fort,

Je n'aime pas les gens qui n'assument pas leurs responsabilités, qui font semblant d'être ce qu'ils ne sont pas, qui jouent un rôle, et qui n'ont pas le courage d'avouer leurs failles ou leurs faiblesses.

Je n'aime pas être délaissé, oublié, abandonné, repoussé.

Je n'aime pas avoir une brique dans le ventre, je n'aime pas avoir peur, je n'aime pas le doute, je n'aime pas ne rien maîtriser, je n'aime pas être à la merci des autres.

Je n'aime pas une certaine période de ta vie, et pourtant je la respecte infiniment, parce que je sais qu'elle est toi, qu'elle t'a faite telle que tu es aujourd'hui, et pour cela, d'une certaine façon  je l'aime quand même.

Je n'aime pas l'avenir s'il n'est pas avec toi, je n'aime pas mardi si ce n'est pas pour t'entendre me dire que je t'ai manqué.

Tiens, et si on faisait Bonny & Clyde ? On resterait dans le registre de Gainsbourg !!!

Mais faudrait changer la fin quand même…

Je crois que je ferai des trucs dingues…

Laisser mon appart, faire des valises vite fait et partir, n'importe où, faire n'importe quoi, trouver n'importe quel travail, de sortir de cette vie qui te fatigue tant parfois et qui moi ne me plait pas sans toi.

Nous trouver notre aventure, notre histoire à nous...

Le Mexique, l’Australie, l'océan, les États-Unis, l'Europe, on s'en fout... Juste partir, aller vivre autre chose ailleurs… Tout lâcher sauf ta main…

Mais est-ce que tu sais que l’on peut aussi vivre autre chose ici, sans jamais s'emmerder... 

Je t'assure, je suis sûr que nous en sommes capables, il suffit juste de le vouloir.

Je ne sais même pas si je suis fatigué, je n'ai juste pas envie d'aller me coucher.  Pas sans toi, pas un soir de plus, c'est long, merde que c'est long...

Que fais-tu ? Putain de doutes...  Dire qu'une main de toi posée sur mon épaule, un regard de ta part, un mot, un geste tendre et je balance tout à la poubelle, toutes ces images qui me rongent la tête...  La distance et le silence attaquent ma volonté parfois…

Mais, je ne veux pas rentrer là-dedans, je ne veux plus me laisser aller à jouer ce jeu-là.

Je ne veux plus me laisser piéger.

Qui a envie de creuser lui-même le trou dans lequel il pourrait peut-être plonger ?

Personne ne veut prendre le risque de se dire qu'il s'est lui-même engagé dans un chemin qui ne menait à rien… Il faut une énorme volonté pour continuer à avancer en retirant sa main des barrières, en se retirant toute forme de sécurité, en s'offrant soi-même au risque de tomber. Et pourtant, parfois, on ne réussit pas en faisant autrement...

Quel con je fais hein ! Il a fallu que j’aille regarder les photos de ton profil fb, merde, même si elles ne me font pas toutes sourire, sur certaines photos, je te trouve magnifique.

Mais j’ai tellement moins aimé la photo de toi et A*, main dans la main… Je sais, c’est de ma faute putain, je le savais pourtant, en aout 2009, tu ne me devais rien, tellement rien en aout 2009… Tu ne me dois tellement rien !!!

Et pourtant là, à regarder cette photo maintenant, ça me fait mal, juste mal, sans plus, même si je sais que je dois pas en faire une histoire… C’est juste une photo merde… Putain comme je supporte plus de voir que quelqu’un te touche…

Tu me manques, c’est dur ce soir, tu me manques, et j’espère tellement que tu t’en rendras compte.

Samedi 17 avril

Je voudrais me barrer là, tout de suite – avec toi.

Grrr, je me demande comment je vais faire passer ces dernières maudites heures… Je ne sais même pas si tu quittes le dimanche soir ou le lundi, tu t’es bien gardée de me le préciser.

Je n’aime pas ces « précautions » que tu prends pour protéger ton confort ou te préserver, je ne sais pas… Je trouve cela peu respectueux de moi et surtout de mes sentiments, comme si tu ne pouvais pas avoir confiance en moi… C’est assez blessant et en fait cela me fait penser que pour des choses simples comme ça - dont tu peux facilement te douter qu’elles sont importantes pour moi - tu ne veux pas prendre soin de moi et être attentive à moi…

Bref, c’est ainsi, peut être que je me trompe, peut être que tu ne te rends pas compte du tout de combien c’est important pour moi et que tu n’imagines pas que je vais attendre le lundi, sur des braises, pour avoir de tes nouvelles et que je vais carrément me bouffer les ongles jusqu’au sang si je n’en ai pas le mardi venu…

Dimanche 18 avril

En tous cas, j’aime notre histoire, je l’aime vraiment. Elle est belle notre histoire…

Toi aussi tu m’as trouvé tu sais ?

Tu m’as retrouvé alors que je croyais m’être perdu pour toujours.

Je suis convaincu en effet que si je te perdais je perdrais vraiment une partie de moi. De quoi ai-je peur, si je te perdais ?

Est-ce que tu vas me ramener du chocolat et du beurre de caramel au lait de chèvre de chez les Bénédictines ? 

Où juste une grosse touffe de poils entre les jambes ?

Est-ce que tu auras appris à faire la cuisine ou à soigner les rosiers du jardin ?

Tu vois, j’ai plein de questions importantes à te poser…

Pas de stress, juste une tension, je suis impatient d’avoir de tes nouvelles, d’entendre ta voix, de te parler… C’est long, vraiment.

On pourrait raisonnablement trouver que j’ai de quoi me méfier, la dernière fois que je suis rentré avec l’envie de fêter quelque chose avec quelques cadeaux et un w-end à N-Y en poche, j’ai du remballer ma joie et annuler mes réservations… Avoue qu’on pourrait avoir envie de devenir méfiant non ?

Lundi 19 avril

Je ne peux pas croire que tu vas revenir sans ne donner des nouvelles aujourd’hui, tu dois savoir combien je suis impatient…

Je suis au bureau, toujours pas d’appel, je regrette de ne pas t’avoir demandée exactement à quelle heure tu serais joignable, mais je sais que tu es restée très floue sur ce point, toujours ce besoin de te protéger hein ?

Ce soir ? Demain ? La question me tourne dans la tête, feras-tu ta petite sauvage ?

Oui, je suis impatient de te parler, de t’entendre, de savoir ce que tu as vécu, de savoir comment tu te sens, comment tu vas…

Je suis juste impatient, seulement, mais terriblement impatient.

Parce que tu m’as manqué beaucoup, beaucoup, et que j’ai besoin de toi dans ma vie.

Mardi 20 avril

Je n’ai pas envie d’en rajouter ici, surtout que ce serait forcément au sujet du silence assourdissant de cette journée. Je te copie juste un petit texte que j’avais écris pour toi aujourd’hui et mis en statut Facebook :

Le paradis ? Ha ha ha !!!

Le paradis, c'est une main jouant négligemment sur une peau aimée,

Le paradis, c'est des cris de joie, coupants le silence du lac comme du verre,

Le paradis, c'est une neige en avril, le coeur en feu et le corps tremblant de froid...

Le paradis...

Il est déjà plein, là haut, le paradis, je préfère celui-ci !

Violence Info propose plusieurs ressources de soutien et d’informations: 418 667-8770

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